Pourquoi nous, joueurs, sommes si friands de nouveautés?
Pourquoi suivons-nous l’actu ludique? Pourquoi guettons-nous la moindre annonce des futures sorties?
Pourquoi est-ce que nous nous réjouissons de regarder des vidéos de nouveaux jeux? D’aller dans les salons, Essen, FIJ, Gen Con, pour les découvrir? Comment expliquer le succès des sites d’informations ludiques?
Et si nous étions tous accro? Aux jeux, bien sûr. Mais surtout à la nouveauté?
La Bande des Quatre
Qu’est-ce que les sites Ludovox, JedisJeux, TricTrac et Boardgamegeek ont en commun? Tous les 4 présentent les nouveaux jeux de société à paraître. A coup de vidéos chatoyantes et d’articles percutants. Drôles. Ils sont les 4 grosses locomotives informatives ludiques. Avec plusieurs milliers de clics par jour.
Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle nouveauté n’y soit annoncée. Une nouvelle campagne sur Kickstarter. Un nouveau jeu d’un auteur connu en prévision pour Essen. Une réédition modernisée d’un vieux jeu. Une vidéo pétillante. Une extension indispensable. Des goodies rares et précieux.
Comment expliquer le succès de ces 4 sites, outre leur indéniable qualité rédactionnell? Et si Monsieur Phal et Mops, Maryline et Thibaut, Eric W. Martin, et tous les sympathiques rédacteurs de JedisJeux n’étaient pas nos dealers? De dopamine?
Dopamine, quand tu nous tiens
La dopamine est un neurotransmetteur. Une substance chimique. Qui se balade dans notre cerveau. On l’appelle l’hormone de l’addiction. Complexe, elle ne se limite toutefois pas au rôle qu’on lui donne.
Addiction, car à chaque fois qu’on pratique ou goûte à une certaine activité, agréable et routinière, on obtient un shot de dopamine. Bien-être assuré. Ce qui va alors entraîner la recherche du plaisir. Tabagisme. Drogue. Jeux d’argent. Ou au quotidien, vérifier ses emails, son mur FB, son flux Twitter, ses épingles Pinterest. Et vous me voyez venir. Les nouveaux articles sur TT, LX, JdJ et BGG.
La dopamine est la substance chimique neurologique qui nous entraîne à être attentif à certaines activités. La nouvelle information crée un shot de dopamine dans le cerveau. Un neurotransmetteur qui génère un bien-être. Comme l’ocytocine, en passant.
La promesse d’une nouvelle information nous pousse à rechercher ce shot. Il serait intéressant de procéder à un IRM cérébral pour voir si les zones de plaisir s’allument dans le cerveau à chaque fois qu’on apprend la sortie d’un nouveau jeu. Cela a déjà été fait avec les emails. Et c’était concluant.
Si ces 4 sites attirent autant de monde, est-ce que cela veut dire que suivre l’actu, l’info, génère de la dopamine? Et donc du plaisir?
A quelle fréquence vous rendez-vous sur ces 4 plateformes? Une fois par mois? Une fois par semaine? Une fois par jour? Par heure? Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vous le faites?
Si votre cerveau a relâché de la dopamine en allant sur ces sites, parce que vous y avez appris la sortie prochaine d’un jeu, vous allez vous en souvenir. Et donc créer de la dépendance. Puisque notre cerveau est programmé pour se souvenir des activités qui génèrent de la dopamine. Pire encore, ces comportements vont devenir de plus en plus inconscients et incrustés dans une certaine routine. Je lis le journal. Paf je vais vite sur TricTrac. Shot de dopamine. J’attends le tram. Paf je consulte la page Ludovox. Shot de dopamine. Je suis devant la télé. Paf je lis les derniers articles sur JedisJeux. Shot de dopamine.
Vous avez compris.
Il y a eu une expérience hallucinante sur des rats. Au cerveau relié par des électrodes. Quand un rat pressait un levier, une petite charge stimulait la partie du cerveau générant la dopamine. Plaisir. On leur apportait de la nourriture, mais les rats préféraient presser le levier. Jusqu’à 700 fois par heure. Les rats étaient dans un tel état d’addiction qu’ils choisissaient le plaisir par-dessus la nourriture. Et le sexe. Juste pour connaître ce rush de dopamine. Comme nos emails. Nos murs FB. Notre flux Twitter. Nos épingles Pinterest. Et les annonces de nouveautés.
« L’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. » F. Beigbeder
Beigbeder, dans son excellent livre 99F, une méchante mais réaliste critique de la publicité et du consumérisme, expose ce culte de la nouveauté. Un monde où l’on dépense des milliards pour donner envie à des gens qui n’en ont pas les moyens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin :
« L’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.
Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l’a baptisée « la déception post-achat ». Il vous faut d’urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L’hédonisme n’est pas un humanisme: c’est du cash-flow. Sa devise? «Je dépense donc je suis. » Mais pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur. »
La douleur. Vraiment?
La déception post-achat. Ça me rappelle ce #gusgraf:
Chaque jour, les 4 sites ludiques énoncés communiquent toutes les sorties à venir. Relais des éditeurs. Vitrines publicitaires. Scoops inédits. Analyses. Critiques. Previews. Sans ces 4 rutilants larrons, nous ne saurions pas ce qui sort.
Et il en sort, des jeux. Près de 1’500 à 2’000 par année. Depuis bientôt 10 ans. D’ailleurs, personne ne l’a soulevé, mais nous fêtons cette année les 20 ans du jeu de société moderne. Commencé par Les Colons de Catane. En 1995. 20 ans.
Aujourd’hui le jeu de société connaît un véritable Âge d’Or. Une effervescence bouillonnante. De nombreuses maisons d’éditions se créent. D’autres engagent. Il n’y jamais eu autant de jeux de société sur le marché.
Mais a-t-on besoin d’un nouveau Zombicide? D’une nouvelle extension pour 7 Wonders? D’un nouveau Carcassonne? D’une nouvelle vague de vaisseaux pour X-Wing / Armada? De nouvelles cartes pour JCE? Oui. Non.
Oui. Nous avons besoin de nouveaux jeux.
Car les nouveautés génèrent de l’attente. De la curiosité. De l’envie. Un besoin, presque.
Aujourd’hui, due à la concurrence féroce, la fenêtre de tir de vente d’un jeu s’est tellement resserrée que les éditeurs sont obligés d’inventer de malins stratagèmes pour placer leur produit. Surtout en amont. Longtemps avant. La maîtrise du buzz et de la com 2.0 est devenue un impératif. Financier. Il faut savoir communiquer. Annoncer. Montrer. On ne peut plus se contenter du bouche-à-oreille. Il faut être présent. Partout. IRL et 2.0.
La nouveauté, c’est aussi la promesse du pionnier. De l’aventurier. De l’explorateur. De celui-ci qui sait. Qui a. Qui passe devant celui qui n’a pas encore. C’est ce besoin impérieux de savoir et d’avoir. Avant les autres. Regardez les ventes hallucinantes de l’Apple Watch les premiers jours. On annonce 2 millions de préco. Pour être parmi les premiers à l’avoir. Premiers.
Il faudrait que je contacte mes amis vendeurs de jeux pour connaître l’évolution de vente d’un jeu. Lancez-moi une enclume dans les gencives si je me trompe, mais j’envisage ceci.
1. Beaucoup de préco et ventes dès les premiers jours. Par les plus passionnés.
2. Passée la première semaine les ventes se tassent.
3. Après 2-3 semaines, relance. Ou pas. Les blogueurs ont obtenu le jeu la première semaine. Voire avant. En ont tourné une vidéo. Se sont fendus d’un article. Si le jeu a plu, les ventes redémarrent. La deuxième vague de joueurs-clients a été appâtée. Ou pas. Et le jeu se vendra très peu. Très mal. Pour finir par « mourir ». Jusqu’à ce qu’on lui donne un second souffle. Extensions. Goodies. Tournois. Réédition.
C’est ce qu’on appelle le « Tapis Roulant » en marketing. Les nouveautés arrivent. Poussées par d’autres derrière. Pour finalement disparaître. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Il faut dire que Kickstarter alimente le cercle. Vicieux? Vertueux?
Non. Nous n’avons pas besoin de nouveaux jeux.
Car au final, on consomme. Beaucoup. Trop? Tout est question de budget. Et de conscience écologique.
La solution
Alors, quelle est la solution? Devrait-il d’ailleurs y en avoir une? Est-ce qu’être informé de toutes les nouveautés est un problème? Alors évidemment non. Ces comportements pseudo-addictifs n’ont rien à comparer avec la toxicomanie. On reste rivé à son écran. C’est tout. La barbe de Phal ou les tatouages de Thibaut n’ont rien de dangereux pour la santé. Enfin, j’espère.
Le problème, s’il y en a un, c’est qu’on devient passif. Consommateur. Qu’on diminue sa productivité. Sa créativité. Et qu’on génère un besoin. Un stress. Celui de savoir. D’avoir.
Le Slow-Gaming. Comme réponse au culte de la nouveauté.
Et vous, savez-vous d’où vient votre besoin de suivre l’actu ludique?

