Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

Tricher aux jeux n’est pas vraiment tricher

Tricher n’est pas jouer. Sauf quand c’est possible.


Tricher

Avez-vous déjà triché dans un jeu de société ? Vous est-il déjà arrivé de prendre une ressource de plus ? De regarder dans le sac avant de piocher une tuile ? Peut-être de jouer une action supplémentaire à votre tour ?

Tricher n’est pas jouer. Certes. Mais il existe une certaine zone grise entre faire un peu preuve de tricherie et être vraiment malhonnête. Qui n’a jamais jeté un coup d’œil furtif aux cartes d’un ou d’une voisine ? Qui n’a jamais pris un cube de ressource supplémentaire, par inadvertance, et sans le remettre ensuite dans le réserve, parce que ça nous arrangeait pour ce tour-ci ?

Même si nous n’avons jamais eu l’intention de tricher, la petite poussée d’adrénaline provoquée par l’une ou l’autre de ces petites manœuvres qui nous servent à prendre l’avantage sur les autres dans le jeu sert de petit booster (un terme très à la mode en 2021-2022…) et fait du bien.

Mais tricher n’est pas jouer. Et dans le monde du jeu professionnel, eSport, tournois ou poker, la tricherie peut conduire à de méchantes et sérieuses conséquences. Mais, malgré les tentatives,  la tricherie est plus courante que ce que l’on peut imaginer. Et, de manière étonnante, la tricherie peut parfois s’avérer une… bonne chose.

Tricher est jouer

Parfois, être capable de tricher, au jeu (ou à une évaluation à l’école ?) sans se faire attraper, demande d’en connaître les mécanismes de manière parfaite, complète. Il faut savoir ce qui fonctionne, et comment le détourner pour trouver le moyen d’en tirer un certain avantage par des méthodes moins… orthodoxes.

Pourquoi tricher ? Au-delà de ce petit shot d’adrénaline provoqué par le fait de réaliser quelque chose d’interdit, il y a ce besoin de se prouver d’avoir trouvé le moyen de surpasser le jeu.

Rajoutez à cela l’aversion pour la perte, et vous obtenez un cocktail, explosif, pour motiver les troupes à tricher. L’aversion pour la perte devient en effet un puissant moteur pour tout faire pour ne pas perdre un élément. Elle s’avère bien souvent un facteur plus important que l’attrait du gain, comme le confirme cette recherche de 20161.

Prenez l’exemple de la tricherie en milieu scolaire. Une étude de 20172 a découvert que la majorité de la tricherie scolaire est effectuée par des étudiantes et étudiants aux résultats plutôt élevés. Avant, sans tricher, 60% d’entre eux avaient obtenu de bons à excellents résultats. Alors vous allez me dire que tricher à l’école, au travail, dans la vie ne sont pas la même chose que tricher pendant une partie de jeu de société. Et vous auriez raison. Il y a toutefois certaines similitudes. Celles et ceux qui sont « au sommet » ressentent une pression pour maintenir leur statut. Tricher pour maintenir son rang.

L’union fait la triche

Mais il y a d’autres facteurs qui nous poussent à tricher ou non. Plus on est entouré par des gens qui trichent, et plus nous sommes susceptibles de le faire nous-mêmes. C’est en tout cas ce qu’une étude de 20183 sur le jeu vidéo nous explique.

Cela pourrait s’expliquer par deux raisons : l’influence sociale, dans laquelle les actions de notre entourage nous amènent à modifier notre comportement, et l’homophilie, qui nous pousse à nous constituer un entourage d’amis et d’amies qui nous ressemble. Si les autres trichent et en dégagent un certain avantage, moi aussi je peux le faire.

Autrement dit, si nous sommes honnêtes, sommes-nous alors poussés à la tricherie par nos amis et amies malhonnêtes ? Ou est-ce que les gens qui sont plus susceptibles de tricher se cherchent les uns les autres pour être amis ? Une autre recherche toute récente de 20204 semble indiquer que c’est plutôt la deuxième raison. Nous avons tendance à être amis avec des personnes qui démontrent des niveaux similaires de fiabilité. Ou de manque de fiabilité, justement.

Prenez n’importe quel jeu coopératif. Pandemic, Oltréé, Les Aventures de Robin des Bois. Il nous arrive parfois d’oublier par « inadvertance » tel ou tel événement, telle ou telle conséquence, tel ou tel effet dans le jeu, parce que cela nous arrange bien. Parce que cela arrange bien tout le groupe.

Tricher en tant que groupe peut également permettre à certaines personnes de justifier leur comportement. Les joueuses et joueurs sont plus susceptibles de tricher si cela profite aux autres ainsi qu’à eux-mêmes, selon une étude de 20115.

Le hasard fait bien les choses

Hormis cet aspect de tricherie collective, une autre étude de 20206 a même démontré que tricher dans un jeu vidéo solo, mais cela fonctionne également pour un jeu de plateau à jouer en solo, peut faire du bien et avoir un impact favorable sur ses niveaux de stress.

Pourquoi trichons-nous ? Parce que parfois, le jeu auquel nous jouons présente un certain déséquilibre, un certain défaut. Rester coincé n’est pas très fun. C’est la raison principale pour qui nous motive à tricher. Pour trouver une solution, un échappatoire.

Certains jeux sont également lassants et fastidieux. Et pour s’amuser, il peut alors nous arriver de trouver des stratagèmes de triche pour expérimenter, pour contourner, pour détourner le jeu. C’est peut-être la raison principale qui pousse les gens à tricher au Monopoly… Tricher et faire preuve de créativité en trouvant de nouvelles façons de jouer au jeu.

SMORC

En 2014, Julien nous avait expliqué le modèle SMORC. SMORC, pour Simple Model of Rational Crime, un modèle typique développé par les économistes comme développé et analysé en 20167.

Ce modèle présente les raisons qui nous poussent à adopter un comportement malhonnête et qui nous motive à tricher. Le SMORC nous dit qu’à tout moment, nous effectuons une analyse bénéfices vs coûts. Et que cette analyse va nous pousser à commettre ou non un acte répréhensible.

De manière fréquente et régulière, nous mettons en balance d’un côté les bénéfices que nous pouvons retirer d’une action malhonnête, et de l’autre la probabilité que nous avons de nous faire attraper. Et rajoutez à cela le degré de menace de la sanction.

Si les bénéfices nous paraissent plus importants, nous allons alors commettre cet acte répréhensible.

Un modèle réducteur, simpliste. Voire faux dans de nombreuses circonstances. Si le SMORC était vraiment valable, il y aurait beaucoup plus de tricherie, dans la vie et dans les jeux, Nous sommes aussi gouvernés par un certain nombre de valeurs qui font que nous ne succombons pas à la moindre occasion de tricher, mentir, ou voler.

La seconde théorie présentée par Dan Ariely est ce qu’il appelle la « Fudge Factor Theory ». Elle met l’accent sur le processus de rationalisation de nos actes. C’est-à-dire que si nous arrivons à rationaliser, à justifier notre comportement, il nous paraîtra acceptable de tricher, mentir, voler. Jusqu’à un certain point.

Cela nous permet de vivre avec deux motivations intrinsèques et opposées. À savoir notre désir de profiter de nos actes répréhensibles et celui de pouvoir nous considérer comme de « bonnes » personnes. Une théorie peut-être plus précise et pertinente que le SMORC.

Peut-on alors autoriser, valider la tricherie dans les jeux de société ? Bien sûr que non. Entre temps, faites attention à votre voisin de droite, je crois qu’il est en train de regarder vos cartes.

Et vous, vous est-il déjà arrivé de tricher dans un jeu de plateau ou un jeu de rôle ? Promis, on ne caftera pas !

7 Comments

  • Vincent

    Sur beaucoup de jeu, j’avoue que ça peut apporter un peu de piment, et au final on en rigole, c’est jamais bien méchant.
    Mais attention que ça ne nuise pas au confort de jeu des autres.
    En effet, certains jeux ne se prête sûrement pas à la triche et peuvent complément ruiner une partie.
    Je pense, comme ça, à froid, à Cryptide. Commencer à mentir pour tricher nuit complétement à l’intérêt des autres de continuer la partie.
    Tout la subtilité est de trouver l’équilibre entre son intérêt et ne pas toucher à celui des autres.

    • Oblabi

      Un facteur reste absent de cette analyse: le fun. Pour moi, tricher même involontairement tue Immédiatement tout le fun du jeu. Jamais je ne tricherai contre d’autres joueurs. Si on triche contre moi, j’ai encore plus envie de gagner sans tricher, alors que sinon je me fiche un peu de gagner ou perdre.
      Après, il y a des comportements que j’ai déjà adopté en jeu collaboratif, mais ça n’est pas caché: on accepte tous ensemble de ne pas respecter telle ou telle chose, tout en sachant bien qu’on s’éloigne de la règle. On peut appeler ça « tricher » mais il n’y a pas de mensonge.
      Je crois que je trouve un peu grave cette banalisation de la malhonnêteté. Tu mens donc je mens aussi. Ça n’est pas une belle leçon de vie je trouve, si on veut vivre en société.

  • Shima

    Je triche si nécessaire pour perdre lors de la première fois où je joue à un nouveau jeu avec ma femme.
    Si elle perd lors de sa première partie, elle trouve le jeu nul et du coup le jeu ne ressort plus…

  • xbrossard

    Il y a une grande confusion dans ce texte entre tricher contre le jeu et tricher contre les autres joueurs. Tricher en appliquant pas les règles complètement, si tout le monde autour de la table le fait, ce n’est effectivement pas de la triche, c’est juste proposer une variante pour le jeu, qui peut le rendre, pourquoi pas, plus intéressante (d’ailleurs, ça m’arrive souvent d’en faire et de les proposer).
    Mais quand on pense à tricher, ce n’est pas à ça qu’on pense en général, car l’objectif de la triche, c’est d’avoir un avantage sur les autres, et là c’est autre chose. Et selon moi, cela n’apporte jamais rien de positif, sauf si bien sûr personne n’est courant. Mais justement le principe de la triche (la vrai, celle dont je viens de parler) c’est justement qu’elle ne se voit JAMAIS. D’où le principe ridicule des soit-disants jeux qui permettent la triche (par exemple le Monopoly spéciale tricheur) qui n’ont pas compris qu’un jeu qui propose de tricher n’est en fait qu’un jeu qui intègre la soit-disant triche dans les règles, qui en deviennent donc une partie des règles. Dire par exemple que les joueurs peuvent mentir sur l’argent dont ils disposent, c’est juste une manière différente de dire que la gestion de leur argent est dissimulé ou pas au joueur; c’est donc une règle spécifique, pas de la triche. Dire que l’on peut tricher de n’importe quel manière, c’est juste avouer que les règles sont ouvertes; après tout, pourquoi les règles devraient être limitées?

  • Raidden

    Souvent, je joue avec ma copine et je commets des erreurs qu’elle qualifie de tricheries mais ce n’est pas volontaire.
    Je la reprends également lors de certaines actions.
    Ne pas tricher me paraît presque plus difficile que le respect scrupuleux des règles rigides. C’est une forme de liberté la triche à mes yeux mais il ne faut pas se faire prendre et oser se regarder en face après une victoire honteusement obtenue.

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