Analyses & psychologie du jeu,  Jeux de plateau

« La pile de la honte », la fin d’un tabou

Des jeux achetés, et jamais joués. C’est « la pile de la honte », des jeux qui s’entassent. Et pourquoi ?


La Pile de la Honte

Et nous voici en octobre. La Gen Con passée, c’est Essen qui ouvre ses portes dans quelques jours, avec Noël en embuscade. Comme chaque année, les trois derniers mois de l’année constituent ce qu’on appelle aujourd’hui la rentrée ludique. Entre salons et fêtes de fin d’année, c’est la période choisie par les éditeurs pour concentrer les sorties.

Et qui dit sorties, dit achats.

Et qui dit achats, dit peut-être élévation de la « pile de la honte ».

La pile de la honte, c’est une accumulation de jeux auxquels nous n’avons jamais joués, que nous n’avons peut-être même pas ouverts. Des boîtes encore sous cellophane, au matériel intact. Et parfois, cette pile de la honte peut engloutir des jeux sortis il y a des mois, voire des années. De la « honte », parce que nous avons acheté ces jeux, nous avons dépensé de l’argent, du temps, et parce que nous les laissons « traîner » et prendre la poussière.

Et comment expliquer ça ?

Il y a des années, j’ai acheté un gros jeu de gestion de l’auteur lusitanien Vital Lacerda, The Gallerist. Comme son nom l’indique, une histoire de gestion de galerie et d’œuvres d’art. Un thème original pour un jeu complexe, exigeant, et pourtant passionnant. Le jeu me donnait vraiment envie. La toile en parlait. Le jeu est arrivé. Je l’ai déposé dans ma ludothèque. Je me suis dit que j’allais l’ouvrir pour y jouer le soir. Le soir est arrivé, je suis passé à autre chose. Pareil pour le lendemain. Et le surlendemain, et le surlendemain. Sorti en 2015, cela fait aujourd’hui six ans que le jeu n’a pas bougé d’un iota de son tout premier emplacement. The Gallerist a rejoint la pile de la honte.

Les nouveautés défilent, et avec le temps, les jeux qui s’accumulent peuvent donner l’impression, à terme, de devenir rares et précieux. Aujourd’hui, toujours emballé, The Gallerist occupe une place spéciale dans ma ludothèque, celle qui implique de trouver l’occasion parfaite pour y jouer. Il faut trouver le bon moment, les bonnes personnes. Et avec le temps, aucune occasion ne me semble tout à fait idéale pour y jouer. Avec le temps, la pile de la honte devient une pile… précieuse. Les jeux non joués deviennent bien trop précieux pour être déballés, essayés.

👉 À lire également : Pourquoi nous avons tant de mal à nous débarrasser de nos (vieux) jeux.

Que s’est-il passé? Pourquoi nous, joueuses, joueurs, possédons-nous autant de jeux inutilisés, jamais déballés, au point de les traiter comme des objets spéciaux, rares, précieux ? C’est une recherche en markéting1 qui vient tout juste de sortir aux presses universitaires de Chicago qui nous apporte un début de réponse : How Nonconsumption Can Turn Ordinary Items into Perceived Treasures, Comment la non-consommation peut transformer des objets ordinaires en trésors perçus.

En six expériences, la recherche a découvert une raison importante pour laquelle nous pouvons accumuler autant de biens ordinaires, de jeux, sans jamais les utiliser ou s’en débarrasser : la non-consommation, ou l’acte de ne pas utiliser quelque chose.

Lorsque nous décidons de ne pas utiliser quelque chose à un moment donné, à nos yeux l’objet peut commencer à se revêtir d’une aura spéciale. Et comme il devient spécial, nous voulons le… protéger, et nous sommes moins susceptibles de vouloir l’utiliser. Autrement dit, plus on laisse un jeu emballé, et plus la probabilité d’y jouer diminue. Cette accumulation, cette « pile de la honte » peut expliquer comment et pourquoi les jeux s’accumulent et se transforment en encombrement inutilisé.

La recherche, en détail

Voici comment cette recherche a fonctionné, et ce qu’elle a découvert. Les deux chercheurs, Jacqueline R. Rifkin et Jonah Berger, ont invité 121 participants dans leur laboratoire et leur ont donné à chacun un nouveau cahier. Nous avons demandé à la moitié des gens de résoudre des énigmes de mots qui nécessitaient de l’écriture. Ils pouvaient soit utiliser leur tout nouveau cahier, soit des feuilles de papier simples. L’autre moitié a dû passer par un ordinateur pour résoudre ces tâches. Plus tard, tous les participants ont dû résoudre un casse-tête qui nécessitait de l’écriture, et là encore, ils pouvaient soit utiliser leur cahier, soit des feuilles de papier volantes.

Et c’est là que la recherche s’est montrée intéressante. Les participants qui ont eu l’occasion initiale d’utiliser le cahier, mais ne l’avaient pas fait, étaient beaucoup moins susceptibles d’utiliser le cahier plus tard dans la session, par rapport à ceux qui n’avaient pas eu cette option. Et cette découverte ne se limitait pas aux ordinateurs. Ils ont découvert le même schéma dans d’autres expériences basées sur des scénarios utilisant des bouteilles de vin et des épisodes de séries télévisées.

👉À lire également : Le Tsundoku, une tendance qui guette aussi le jeu de société.

Mais est-ce que la raison d’un tel comportement de non-consommation provenait d’une création de préciosité de l’élément, ou d’autres raisons ?

Pour le savoir, les deux chercheurs ont mené une autre expérience dans laquelle les participants ont imaginé acheter une bouteille de vin. Ils ont demandé à la moitié des participants d’imaginer l’ouvrir un soir, mais de décider finalement de ne pas le faire.

Ensuite, lorsque les chercheurs ont mesuré à quel point le vin semblait spécial et les intentions des participants de l’ouvrir plus tard, ils ont constaté que ceux qui avaient imaginé ne pas l’ouvrir étaient en fait moins susceptibles d’avoir l’intention de l’ouvrir plus tard. Ils voyaient le vin comme plus spécial, comme plus précieux.

Lorsqu’ils ont demandé aux participants de fournir une raison pour laquelle ils pensaient avoir renoncé au vin dans ce scénario, la plupart ont supposé qu’ils attendaient une occasion future pour l’ouvrir. Et la raison n’était pas parce qu’ils ne l’aimaient pas ou qu’ils étaient empêché de le boire.

La pile de la honte n’est pas une honte

Pourquoi tombons-nous dans ce « piège mental » ? Des recherches antérieures à celle menée en octobre indiquent deux raisons principales.

Tout d’abord, lorsque les options sont présentées une à la fois, plutôt que toutes en même temps, il peut sembler difficile de savoir quand prendre une décision2. Ainsi, les gens finissent souvent par « résister »3 pour une occasion future idéalisée4. Autrement dit, plus on a de jeux qui « traînent » et plus il nous devient difficile de choisir lequel essayer.

Ensuite, un autre facteur, un autre biais vient se rajouter à cela, ce que les psychologues appellent la mauvaise attribution de l’excitation. C’est le fait de commettre une erreur sur l’origine des réponses d’excitation liés à un événement.

Mélangez ces deux aspects, et vous obtenez l’explication de la pile de la honte, qui devient une spirale, un cercle vicieux.

Lorsque nous renonçons à jouer à un jeu, pour quelque raison que ce soit, à force d’attendre, le jeu commencera à devenir de plus en plus spécial, précieux. Nous voudrons alors attendre une occasion ultérieure, vraiment spéciale. Et à mesure que nous recherchons, que nous attendons la bonne occasion, il devient de plus en plus tentant de résister pour une occasion prochaine. Mais, et c’est toute l’ironie du sort, moins nous y jouons, et plus le jeu devient spécial, et le cycle, le cercle, la spirale se renforcent.

En fin de compte, la probabilité de jouer au jeu devient de plus en plus rare. Et la pile de la honte ne se vide pas. Au contraire, elle stagne, elle s’élève. Et nous nous accrochons toujours à ces jeux. Parce qu’ils sont devenus avec le temps, en tout cas à nos yeux, vraiment rares et précieux. Plus ce phénomène se produit, et plus nous possédons de choses, des jeux qui traînent. Alors comment sortir (les jeux) de cette spirale ?

Et vous, comment gérez-vous votre « pile de la honte » ? Laissez-nous un petit commentaire.

11 Comments

  • Benjamin Bigot

    J’étais dans cette situation jusqu’au jour où j’ai ouvert un de mes précieux pour constater qu’il manquait du matériel. Depuis , à l’exception des pandémie legacy, tout est déballé et vérifié… Une sorte de Fear Of Missing an Item 😁

    • Benj

      Je ne vois pas du tout la pile de la honte comme un entassement d’objets précieux du fait de ne pas les avoir ouvert(même si certains jeux peuvent être rares).
      En effet je les acquiert lorsque l’occasion se présente si on me propose une bonne affaire ou si j’ai peur de ne plus trouver le jeu plus tard. Idem, il faut ensuite trouver le bon moment.
      Mais pour le reste je suis dubitatif sur le fait que les gens trouvent les jeux de leur pile de la honte précieux au point de ne pas les ouvrir.

      Une bouteille de vin, on peut l’ouvrir pour un événement. Ce n’est pas vraiment de cette façon qu’on « consomme » un jeu.

      • Joel Bloch

        Personnellement je ne valorise pas plus les jeux de ma pile de la honte que les autres. Le problème est à la fois le nombre de sortie, de la hype et du marketing, mais aussi de la pénurie et du kick-starter : on a l’impression que si on achète pas le jeu tout de suite, quand il est disponible, on ne l’aura plus, ou en tout cas pas à peine raisonnable, car il commence à y avoir une vraie attrition et speculation sur l’occasion.

  • TitBaleine

    Bonjour ! Malgré une gestion réfléchie de notre ludothèque (achat non compulsif, pré-lecture/visionnage des règles pour éviter les doublons en termes de mécaniques, l’inadéquation avec les goûts des membres de la famille ou un nombre de joueurs inadapté), nous avons notre « pile de la honte », qui s’est surtout formée paradoxalement pendant et après le premier confinement, alors que nous avions si bien tenu jusqu’à présent… Paradoxalement car nous avons tant joué pendant ces périodes! Chez nous c’est donc maintenant une petite table d’appoint, à côté de la table de jeu…

  • Scezck

    Cet article me fait me poser une question : a votre avis, y a t il des jeux qui globalement sont plus présents dans la pile de la honte que parmi les jeux joués ?

    Selon moi, le phénomène de pile de la honte est lié au marketing des éditeurs et des influenceurs qui créé une envie d’un jeu (alors qu’en fait on en a pas envie), ainsi que la course aux nouveautés (« le futur jeu est merveilleux, vite précommande-le »).

    Je pense que pour ne pas avoir de pile de la honte, la solution est très simple : il suffit de ne pas suivre l’actualité du monde du jeu de société, ni ses influenceurs.

  • Bertrand

    Quand cette pile me saute un peu plus aux yeux, j’utilise la méthode « deadline » : je me fixe une date de soirée jeux où on joue tel jeu (un par soirée, fait pas abuser des bonnes- ou mauvaises- choses).
    Du coup, la pile dépasse rarement 3-4 jeux.

  • amnesix77

    Tiens elle est intéressante cette théorie qui a le mérite d’éclairer d’un nouveau regard nos « précieuses 🙂  » piles de la honte.

    Je ne ressens pas vraiment cette réticence à démarrer un nouveau jeu dans ma pile… Pile plutôt haute car effectivement j’attends souvent les bonnes conditions pour ouvrir un jeu : le bon moment et surtout les joueurs auxquels le jeu sera susceptible de plaire.

    Le fait que le pile ne descend pas c’est surtout par flemme de relire les règles avant une soirée et/ou surtout d’imposer un temps de compréhension plus long à mes amis pour une première partie d’un nouveau jeu ; avec le risque en + de leur faire passer une mauvaise soirée si je me suis planté. Je refuse l’obstacle et finis par sortir un jeu déjà éprouvé Quand j’ai bêtement craqué sur un jeu en VO ca renforce ce risque (j’essaie de ne plus me faire avoir).

    Les quelques jeux jamais joués ou déballés c’est plutôt du à une « erreur de pledge » : quand je me rends compte que le jeu acheté ne correspond en fait sans doute pas à mes goûts et ou ceux de mes amis / famille. Il reste alors dans ma pile quand j’ai la flemme de faire des photos et annonces Okkazeo (ou alors qu’il n’y a pas d’acheteur, dernier en date living planet qui en plus est très encombrant).

    Au final cette pile de la honte ne me donne ni honte ni excitation (à conserver un jeu non joué) ; elle m’oblige juste à étendre de temps en temps mes armoires … sinon quand ca déborde, je revends ou donne les jeux surabondants. Je ne garde que des jeux coups de cœur avec une mécanique très originale ou qui ont marqué des soirées mémorables.

  • drahcir

    Réponse : « je dépense donc je suis ». Ou si vous préférez, c’est très proche selon moi de la collectionnite aiguë. Alors, les timbres, les petites voitures ou bien les jeux de société (JdS), cela s’apparente au même penchant ou même travers. La chose très positive par contre, c’est qu’un jeu de société se joue « EN » société justement, donc ce n’est pas la collection la plus « solitaire » qui soit. Le souci en contrepartie, c’est qu’un JdS est bien plus gros qu’un timbre, d’où la question qui peut faire suite : comment faites-vous pour ranger ou bien conserver tout ça ?!

  • Math

    Je me demande si les crownfunfing ne m incitent pas à surtout faire grossir cette pile, entre le moment ou l excitation me fait pledger et le délai après pour le recevoir fait redescendre l envie…. et le côté précieux est aussi souvent vanté pendant la campagne de foulancement …

  • Kris

    Pas de pile de la honte chez moi: je suis joueur, pas collectionneur.

    Ai assez de bons jeux avec lesquels je joue, auquels j’ai envie de re-jouer pour manquer de temps pour tous les jouer autant que j’en aurai envie.

    La peur du manque, le besoin (que l’on nous a créé/ essaie de nous implanter) de nouveautés chaque semaine ne m’affecte pas… La course à la plus grande Ludo, à ne faire que survoler les jeux en les jouant 1,2,3…fois, la quête du Graal ludique que l’on ne découvre jamais (ou qui se situe dans la pile de la honte / qui a été zappé car joué une fois puis mit au placard…) Non merci!

    « Je consomme donc je suis » l’homme – la femme du 21e siècle

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