Jeux de plateau,  Jeux de rôle

Lovecraft Country, la série à ne pas manquer pour les fans des jeux Cthulhu

Temps de lecture: 10 minutes

La série civique et horrifique Lovecraft Country débarque sur HBO et OCS. Une descente prometteuse dans le cœur sombre de l’horreur américaine. À ne pas manquer si vous êtes fan des jeux Cthulhu.

Avec la pandémie et l’arrêt de la majorité des tournages, le vivier des nouveautés en films et séries commence à se raréfier. On va bientôt en être réduit à re-re-binger les 16 saisons de Plus Belle La Vie… Et soudain, Lovecraft Country !

Après plusieurs mois de pandémie, une poignée de films et séries parviennent quand même, avec peine, à se frayer un chemin vers nos petits et grands écrans. C’est le cas aujourd’hui de Lovecraft Country, la série civique, politique, historique, fantastique et horrifique qui vient tout juste de commencer ce dimanche soir 16 août 2020 sur HBO aux US et sur OCS en France.

Et pourquoi vous en parlons-nous aujourd’hui ? Si vous êtes, comme nous, fans des jeux de rôle, de plateau et de cartes Cthulhu, inspirés de l’oeuvre littéraire de Howard Phillips Lovecraft, vous devriez vraiment y jeter un œil !

Rassurez-vous, dans cet article, nous ne divulgacherons pas grand-chose de plus que vous pouvez déjà voir dans la bande-annonce.

Lovecraft Country, l’adaptation

Peut-être faut-il commencer par parler du roman à succès de l’auteur new-yorkais Matt Ruff, sorti en 2016. Ce roman éponyme, dont la série est l’adaptation assez fidèle, raconte les aventures d’Afro-Américains dans les années 50 racistes des Etats-Unis. Et comme dit dans le titre du roman, et donc de la série, il y a de flagrantes références à Lovecraft. Il faut donc rajouter à tout ce passif historique et civique une grosse couche fantastique et horrifique, comme le sont les romans de HP Lovecraft.

Paru en français il y a juste un an, le livre, surprenant à plus d’un titre, a été adapté en vitesse en série pour HBO par Misha Green (Sons of Anarchy), aidé pour cela par J. J. Abrams (Star War VII et XIX) et Jordan Peele (Get Out, Us). La série passe chez nous en Suisse et France sur OCS depuis ce lundi.

Lovecraft Country, de quoi ça parle, au juste ?

La série s’ouvre sur une scène mêlant plusieurs références littéraires SF et fantastiques, dont Chtulhu lui-même. Vétéran et féru de science-fiction, Atticus (Jonathan Majors) revient tout juste du front de la Guerre de Corée pour se rendre à Chicago et y retrouver son oncle George (Courtney B. Vance). Ce dernier est rédacteur et éditeur de guides de voyage aux États-Unis à usage des Afro-Américains. Une sorte de Guide du Routard avant l’heure, pour Blacks : destinations, restos, hôtels, tous les bons plans pour voyager en toute sécurité et ne pas finir lynché dans cette Amérique raciste et ségrégationniste de 1954, à l’aube des premiers mouvements civiques des Afro-Américains.

C’est en 1954, justement, qu’a été signifié l’arrêt Brown v. Board of Education, qui déclare anticonstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Et une année plus tard, c’est la aujourd’hui devenue célèbre Rosa Parks qui, le 1er décembre 1955, à Montgomery dans l’Alabama, a refusé de céder sa place à un passager blanc dans un bus. Il faut préciser que dans ces autobus, les quatre premiers rangs étaient réservés aux Blancs.

Les Noirs, qui représentaient alors trois quarts des utilisateurs de cette compagnie de bus, devaient s’asseoir à l’arrière. Ils pouvaient néanmoins utiliser la zone centrale, jusqu’à ce que des Blancs en aient besoin. Les Afro-Américains devaient alors, soit céder leur place et aller vers le fond, soit… quitter le bus. Rosa Parks a refusé l’un et l’autre.

Arrêtée par la police, elle se voit alors infliger une amende de quinze dollars, une petite somme en 1955. Le 5 décembre de la même année, elle fait appel de ce jugement. Un jeune pasteur noir de vingt-six ans vient à son secours. Il lance alors une campagne de protestation et de boycott contre la compagnie de bus. Ce boycott durera 380 jours. Une année plus tard, le 13 novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis casse les lois ségrégationnistes dans les bus, les déclarant anticonstitutionnelles. Ce jeune pasteur qui est intervenu auprès de Rosa Parks n’est autre que… Martin Luther King.

Que le roman, et la série, se déroulent justement à l’aube du mouvement civique n’est pas un hasard.

De retour à Chicago, Atticus y croise également son amie d’enfance Letitia (Jurnee Smollett), fauchée, qui revient également chez elle et qui se cherche une nouvelle vie.

Les trois personnages s’embarquent alors dans une folle aventure pour retrouver les traces du père d’Atticus, disparu dans de mystérieuses conditions il y a quelques temps. Ce dernier a quitté Chicago pour aller récolter des informations sur sa défunte épouse. Et puis, plus rien. Sauf une lettre, dans laquelle on découvre un nom mystérieux, Arkdham.

Ce bled dans le Massachusetts, Ardham, est inconnu au bataillon des cartes de l’époque. S’ensuit alors un road trip des trois lurons, au cœur de la Nouvelle-Angleterre tant adulée de l’auteur de Providence. La série, et le livre auparavant, parviennent à proposer une lecture des années ségrégationnistes américaines en lui insufflant une couche fantastique surprenante. Les protagonistes y vivent un véritable cauchemar à deux dimensions : social et horrifique.

HP Lovecraft, ce raciste

Puisque le titre de la série le mentionne, peut-être faut-il s’attarder sur lui. L’auteur de Providence dans l’État du Maine, né en 1890 et mort 47 ans plus tard dans la même ville, est reconnu comme l’auteur le plus prolifique de la fiction «d’horreur cosmique», rendu populaire par sa collection de romans et de nouvelles englobant ce que l’on appelle «Le mythe de Cthulhu». Ce mythe est aujourd’hui décliné en des très nombreuses adaptations ludiques, jeux de cartes, de plateau, vidéo et de rôle bien sûr.

Lovecraft était, aussi, surtout, un auteur et poète dans le sous-genre alors naissant de la «fiction bizarre» jusqu’à sa mort en 1937. Bien que largement ignoré de son vivant, l’œuvre de Lovecraft trouvera plus tard son public.

Mais Lovecraft était également connu pour son aversion des étrangers, des Juifs et des Noirs. Tout est expliqué en détail dans cet article, Faut-il boycotter les jeux Cthulhu parce que Lovecraft était raciste ?

Personne ne dira le contraire, HP Lovecraft était un écrivain très talentueux. Son mythe de Cthulhu continue 70-80 ans plus tard d’avoir une influence majeure sur la culture pop contemporaine.

Ancré dans une époque qui subit les chambardements du début du XXe siècle, Lovecraft était un raciste, xénophobe et antisémite avéré. Il suffit de lire certains de ses ouvrages pour s’en convaincre.

Quand Lovecraft est né en 1890, la société américaine n’était pas aussi ouverte et tolérante qu’aujourd’hui. Enfin, en 2020, en pleine ère Trump et après l’assassinat de Georges Floyd, peut-être devrait-on revoir ce postulat…

Mais même pour une personne de l’époque, les vues de Lovecraft étaient plutôt… radicales. The Shadow Over Innsmouth décrit et décrie que le métissage avec les habitants des îles du Pacifique entraîne la détérioration des habitants chaleureux de la Nouvelle-Angleterre en… poissons. The Horror at Red Hook est un catalogue paranoïaque de la culture florissante de New York au début du siècle, vue à travers la haine d’un raciste sans vergogne.

Lovecraft a catalogué de façon grotesque les peurs des Américains blancs du 20e siècle. Mais il nous a également donné un langage que nous utilisons encore pour parler de l’horreur cosmique, la peur face à un univers inconnu, étranger. Étranger, tout est dit.

Dire que Lovecraft tenait des propos racistes, xénophobes et antisémites n’est pas juste une question d’interprétation. L’auteur de Providence ne s’en est d’ailleurs jamais défendu. Et il a encore moins tenté de camoufler ses opinions politiques et sociales. Ses lettres débordent de théories du complot antisémite d’un juif clandestin, opposant les mondes économique, social et littéraire de New York à une supériorité fantasmée blanche et… masculine.

Les sympathies de Lovecraft pour le fascisme croissant dans les années 30 étaient également évidentes. Pareil pour son mépris pour les Noirs. Dans son poème de 1912 intitulé « On the creation of Niggers« , d’ailleurs cité dans la série Lovecraft Country par Atticus, sur la création des… nègres Noirs, Lovecraft indique que les dieux, qui viennent de concevoir l’homme et la bête, créent les Noirs sous une forme semi-humaine pour peupler l’espace entre les deux…

When, long ago, the gods created Earth

In Jove’s fair image Man was shaped at birth.

The beasts for lesser parts were next designed;

Yet were they too remote from humankind.

To fill the gap, and join the rest to Man,

Th’Olympian host conceiv’d a clever plan.

A beast they wrought, in semi-human figure,

Filled it with vice, and called the thing a Nigger.

HP Lovecraft, 1912

Toute l’histoire de The Horror at Red Hook publiée en 1925 place un détective troublé qui tombe sur des «hordes de rôdeurs» aux «visages crachés de péché». . . [qui] mélangent leur venin et perpétuent des terreurs obscènes. « Ils sont » d’un certain schéma diabolique, cryptique et ancien « au-delà de la compréhension humaine, mais conservent toujours » une suspicion singulière d’ordre [qui] se cache sous leur trouble sordide. « Avec » babels de son et de crasse », crient-ils dans l’air de la nuit pour répondre aux« vagues huileuses qui clapotent à proximité de ses piliers crasseux ». Tout un programme anxiogène et… xénophobe. Le danger, c’est l’étranger.

The population is a hopeless tangle and enigma; Syrian, Spanish, Italian, and negro elements impinging upon one another, and fragments of Scandinavian and American belts lying not far distant. It is a babel of sound and filth, and sends out strange cries to answer the lapping of oily waves at its grimy piers and the monstrous organ litanies of the harbour whistles

The Horror at Red Hook, 1925, HP Lovecraft

Pour Lovecraft, les changements sociaux et culturels qui affectent les États-Unis dans les années d’entre-deux-guerres et les migrations massives représentent une réelle menace, une peur du déclin de l’Occident.

Retour à Lovecraft Country

Ce que le premier épisode de Lovecraft Country réussit particulièrement bien, en plus de cristalliser la situation civique de l’époque, c’est mettre en avant la présence et les expériences des femmes noires. Le personnage de Leti, interdite de conduire une voiture, ou Hyppolita, l’épouse de George et tante d’Atticus, assignée à résidence et interdite d’accompagner son mari sur la route ou de participer à la rédaction du guide. La série prend même des libertés, puisque la nièce d’Atticus, Diana, la jeune de 12 ans, précoce et créative, est un garçon dans le roman de Matt Ruff.

Les séquences d’action du tout premier épisode sont également intenses ! La scène pré-finale climactique sylvestre, explosive et terrifiante annonce déjà la couleur (tombée du ciel). Oui, nous sommes bien dans du Lovecraft. On ne nous a pas menti sur la marchandise !

Ironiquement, l’épisode devient beaucoup moins horrible lorsque les monstres «réels» pointent leur bout de leur museau. Le point culminant de l’épisode dans les bois du comté de Worcester ressemblerait presque à du Evil Dead, entre gore cheap et terreurs violentes à la Une Nuit en Enfer de Roberto Rodriguez, le protégé de Tarantino.

Une conclusion, pour conclure

Si vous jouez aux jeux de cartes, de rôle ou de plateau ayant un rapport plus ou moins directs avec le Mythe de Cthulhu, ne manquez pas la série Lovecraft Country !

Entre inspiration et contexte historique, la série nous permet de nous plonger non pas dans l’Amérique des années 20, cadre plutôt habituel des adaptations ludiques, mais celle 30 ans plus tard, entre diners et milk-shakes à la Happy Days et grosses bagnoles rutilantes, dans une Amérique terrifiante à l’aube de changements sociaux et radicaux.

En ces temps de contestation planétaire Black Lives Matter, cette série tombe à pic ! Lovecraft Country « s’amuse » avec tous les cauchemars de l’Amérique, les vrais comme les fictifs.

Lovecraft Country. Série en 10 épisodes sur HBO les dimanches soirs, depuis le 16 août 2020. Diffusion hebdomadaire le lundi soir chez nous sur OCS.

Et si jamais vous ne l’avez pas encore regardée, ne ratez pas Tales from the Loop, un autre univers que l’on retrouve en jeu de plateau et en jeu de rôle.


Quelques références littéraires dans le premier épisode de Lovecraft Country

⚠️

Attention, spoilers !

Si vous n’avez pas encore vu l’épisode, interrompez votre lecture. Allez le regarder, et revenez plus tard lire la suite.

C’est fait ?

OK, on y va !

Ce premier épisode est truffé de références littéraires. Les personnages principaux de Lovecraft Country sont des férus de bouquins. Et notamment de SF et de fantasy. Atticus rêve de tuer des extraterrestres. Leti est une ancienne membre du South Side Futurist Science Fiction Club. L’oncle George aime et cite le Dracula de Bram Stocker. Même Diana, la fille de George, dessine des bandes dessinées de SF. La série elle-même est tirée d’un livre. Il faut dire que le titre annonce la couleur, encore une fois. L’univers de la série emprunte beaucoup de références à l’auteur de Providence.

Toutes ces connaissances littéraires deviennent d’ailleurs utiles aux protagonistes lorsqu’il leur faut trouver le moyen pour dégommer du streumon.

Voici une liste non-exhaustive de toutes les références de titres de science-fiction, d’horreur et de fantaisie que l’on retrouve dans ce premier épisode de Lovecraft Country.

Une princesse de Mars (1912)

Atticus lit le roman fantastique Une princesse de Mars lors de son retour à Chicago. Une princesse de Mars est un roman d’Edgar Rice Burroughs faisant partie du Cycle de Mars. Il s’agit du premier roman de la saga.

Considéré comme un classique des pulps du début du xxe siècle, le roman est fondateur du genre « Planet Opera ». L’histoire d’Edgar Rice Burroughs suit John Carter, un vétéran confédéré qui se retrouve dans une grotte qui le propulse alors sur Mars pour le jeter en pâture à l’aventure martienne et grandiloquente.

Une adaptation ciné (toute moisie) du livre est d’ailleurs sortie chez Disney il y a 8 ans.

The Outsider et Others (1939)

Atticus tombe chez George sur ce roman de Lovecraft, The Outsider and Others, une collection d’histoires fantastiques de HPL. L’ouvrage est posthume, publié deux ans après la mort de l’auteur.

À la fin de 1937, la mort de Lovecraft incite en effet ses deux amis, August Derleth et Donald Wandrei, à rassembler une collection de la meilleure fiction de Lovecraft tirée des magazines pulp dans un volume commémoratif.

L’éditeur, Arkham House, inspire par ailleurs le nom d’Ardham, où Atticus part pour retrouver son père.

Le comte de Monte Cristo (1840)

Atticus découvre encore un autre livre chez son oncle, Le comte de Monte Cristo de l’auteur français Alexandre Dumas. Le récit détaille le parcours d’un homme qui parvient à s’échapper de sa prison, après avoir été emprisonné à tort sur une île française… sinistre, dans les geôles du château d’If, au large de Marseille.

Après quatorze années d’emprisonnement, le personnage principal, Edmond Dantès, réussit à s’évader et prend possession d’un trésor caché dans l’île de Montecristo. Riche et puissant, Dantès se fait alors passer pour divers personnages, dont le comte de Monte-Cristo. Il entreprend de garantir le bonheur et la liberté à ceux qui lui sont restés fidèles, et de se venger de ceux qui l’ont accusé à tort et fait emprisonner.

Dracula (1897)

Dracula, ses créatures de la nuit, tout ça. Il n’aura pas fallu longtemps à l’oncle George pour se rendre compte que les monstres entourant la cabane sont similaires aux… vampires. Et qu’est-ce que les vampires craignent plus que tout ? Hormis la sauce pesto et les bouts de bois ?

Bon OK, si on voulait être précis, il ne s’agit pas de vampires à proprement parler, mais de shoggoths, dont Atticus connaissait déjà l’existence littéraire pour avoir lu HPL.

C’est dans son roman Les Montagnes Hallucinées de 1936 que l’on retrouve une description de ces créatures :

Formless protoplasm able to mock and reflect all forms and organs and processes – viscous agglutinations of bubbling cells – rubbery fifteen-foot spheroids infinitely plastic and ductile – slaves of suggestion, builders of cities – more and more sullen, more and more intelligent, more and more amphibious, more and more imitative! Great God! What madness made even those blasphemous Old Ones willing to use and carve such things?

At The Mountains of Madness, HP Lovecraft, 1936

Selon les récits de Lovecraft, les shoggoths sont reconnaissables par leurs nombreux yeux ainsi que par un extérieur «protoplasmique». Ils ne sont pas faits d’une masse plus solide, mais ressemblent plutôt à un type d’amibe. Selon le mythe de Lovecraft, la seule faiblesse principale du shoggoth est le feu. On reconnaît bien toutes ces caractéristiques dans la série.

Avez-vous déjà regardé ce premier épisode ? Qu’en avez-vous pensé ? Allez-vous suivre les prochains épisodes ? On se réjouit de lire vos retours.

One Comment

  • Suanko

    Je n’ai vu que le premier épisode et j’ai détesté. Je ne retrouve en rien Lovecraft. Les personnages sont stéréotypés, le personnage principal bodybuildé (dans les années 50 ?), Leti sur-sexualisée, qui chante dès son arrivée… Elle les accompagne on ne sait pas trop pourquoi. Et puis la forêt et ses créatures, trop nombreuses, trop visibles. Dans les romans de Lovecraft, ce que j’aime c’est qu’on ne comprends pas à qui on a affaire, tout est mystérieux et caché. Les rares personnages qui se confrontent aux créatures deviennent fous. Je pense que le génie de Lovecraft est dans ce jeu avec ce que l’humain ne peut comprendre. Dans ce premier épisode de la série, on est très loin de tout ça.

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