Jeux de plateau

L’ÉTONNANTE SCIENCE QUI EXPLIQUE LES JEUX, LA CHANCE ET LES CASINOS

Temps de lecture: 7 minutes

Comment la psychologie peut nous aider à comprendre pourquoi nous jouons, pourquoi nous parions et comment nous interprétons la chance.


Il y a quelques temps, nous vous avons proposé un extrait du tout nouveau livre de Maria Konnikova. Cette psychologue s’est mise à jouer au poker pour étudier les processus générés par le jeu, notre comportement et nos prises de décisions. Selon l’universitaire américaine, pour mieux affronter et comprendre le hasard, nous nous construisons une certaine attitude, une représentation de la chance. Si vous n’avez pas encore lu l’article, nous vous conseillons vivement de le faire.

Pour financer mes études à la fac, dans les années 90 j’ai travaillé quelques temps dans des casinos à Londres. C’est là que j’ai pu y découvrir plusieurs pratiques fascinantes. C’est également dans les casinos que la psychologue Maria Konnikova a participé aux tournois de poker. Et pour les psychologues, les casinos suscitent une certaine curiosité et fascination. 

Les casinos sont des environnements intentionnels, conçus dans un seule et unique but. Celui de prendre notre argent. Tout en nous proposant une expérience agréable. Autrement dit, on nous déleste de notre pécule, et on doit bien le vivre. Ce n’est pas une tache facile. Pour réussir, l’environnement du casino doit savoir comment exploiter la psychologie humaine. Et on le sait bien, ils y parviennent.

Jouer avec le temps

london new york tokyo and moscow clocks

Tout d’abord, les casinos évitent d’afficher des horloges et obscurcissent les fenêtres, quand il y a en. La plupart du temps, il n’y en a tout simplement pas. En évitant fenêtres et horloges, les casinos perturbent, parasitent notre sens du temps. Nous utilisons des repères temporels pour organiser nos journées et adapter notre comportement en fonction. En leur absence, nous nous retrouvons plongés dans une forme de présent sans fin. Si le temps ne passe pas, il n’est jamais temps de rentrer à la maison. 

Les casinos sont des lieux qui font tout pour que vous vous y sentiez bien. Musique douce, lumière tamisée. Une stratégie mise en place pour que vous y restiez le plus longtemps possible. Au point même de tout faire pour vous « perdre » au moment de chercher la sortie et de vous entourer de machines à sous, de possibles tentations. Allez, encore une toute dernière partie avant de sortir (les fameuses bougies d’IKEA quelques mètres avant les caisses…).

Les casinos s’amusent également avec les sons et les images, souvent colorées. Ce déluge d’excitations exercent une certaine forme d’influence sur notre système nerveux qui nous tient alors en éveil. À cela, il faudrait encore rajouter l’occasionnelle ou fréquente consommation d’alcool. De quoi affecter et réduire nos inhibitions. Ce qui a comme conséquence évidente de quoi nous inciter à parier plus, à dépenser notre argent. Pour un environnement qui émule le hasard, rien n’est laissé au hasard.

Il y a également une légende urbaine qui court sur les casinos, suspectés de modifier leur taux d’oxygène dans l’air. Dans les conditions atmosphériques naturelles, le pourcentage d’oxygène que nous respirons s’élève à 21%. La légende urbaine dit que les casinos sont soit-disant prêts à tout pour encourager les joueurs à dépenser. Comment ? En augmentant quelque peu ce pourcentage. Puisqu’un haut niveau d’oxygène maintient une personne alerte, alors qu’un manque d’oxygène l’affaiblit. En modifiant ce rapport, cela permettrait aux personnes présentes de veiller et de jouer jusqu’au bout de la nuit. Et donc, par conséquent, de dépenser plus.

En travaillant dans différents casinos londoniens pour financer mes études, je n’ai jamais pu constater une telle manœuvre. À préciser que tout chimiste ou pompier vous expliquerait que l’oxygène est un gaz inflammable. Augmenter son taux dans l’air augmenterait également en même temps les risques d’inflammabilité du lieu. Une mauvaise et dangereuse idée.

Fun, chance et divertissement

Dans la plupart des lieux de divertissement, cinéma, musées, Escape Rooms, restaurants, nous donnons notre argent en échange d’un produit ou d’un service divertissant. De quoi de nous permettre d’occuper notre temps libre en nous amusant et en nous détournant ainsi de nos préoccupations.

Dans un casino, donner notre argent constitue le divertissement en soi. La contrepartie de cette dépense entraîne un certain événement psychologique interne qui génère alors en nous un fantasme, qui est une manifestation, consciente ou inconsciente, d’un désir. Dans un casino, ce désir est celui d’imaginer qu’on a une chance potentielle de gagner, et de gagner gros !

Pour un environnement qui émule le hasard, rien n’est laissé au hasard.

Dans un casino, nous imaginons, nous espérons avoir une chance de gagner gros. Or, compte tenu des probabilités, nous payons en réalité pour avoir une chance de… perdre. 

Il faut l’admettre. Nous, les êtres humains, ne sommes pas très doués pour comprendre et évaluer les chances, la chance, et pour calculer les probabilités. Une fois que ces chances de gagner nous apparaissent comme supérieures à zéro, même si ce n’est que très légèrement, elles nous font vibrer au point de susciter en nous une certaine forme de motivation, d’enthousiasme. Parfois au point de prendre des paris et des risques inconsidérés.

Chance et Bandit Manchot

slot machines

Dans les casions, la machine à sous, également appelée « bandit manchot » est un exemple emblématique de l’ingénierie et de l’exploitation des facteurs et de la psyché humaine. 

Le « bandit manchot » est certainement la « station » préférée des gens dans les casinos. Le bandit manchot est ainsi nommé parce qu’il nous « vole » notre argent, comme un bandit, et manchot, parce qu’il faut actionner un seul levier, comme un bras. Cette machine a fait son apparition pour la première fois à San Francisco en 1895. C’est Charles August Fey qui fut à l’origine de cette formidable invention. La toute première machine à sous fonctionne avec un système mécanique simple. Elle est déjà automatisée et permet de générer des gains de manière assez simple.

Baptisé sous le nom de Liberty Bell, la toute première machine à sous de l’histoire se compose de trois rouleaux qui proposent chacun 5 symboles. Charles August Fey a pensé à tout puisque la machine possède 10 arrêts et offre un total de 1’000 combinaisons différentes. C’est une petite révolution pour l’époque. Dans les années 1920, en même temps que la consommation de l’alcool sur le territoire nord-américain, la prohibition entraîne une interdiction de la machine à sous. Elle est alors convertie en… distributeurs de bonbons.

Dans les années 1960, la machine connaît son premier bouleversement majeur avec l’arrivée des nouvelles technologies. La machine à sous est repensée afin d’offrir une expérience encore plus exaltante. Les paiements sont alors automatisés et la machine à sous propose sons et lumières afin de rendre l’expérience encore plus euphorisante.

La machine à sous repose sur une loi fondamentale que l’on retrouve partout ailleurs, et notamment dans l’éducation. C’est la loi de l’effet, formulée en 1911 par le psychologue Edward Thorndike et rédigé dans sa recherche en 1918.

La loi de l’effet postule qu’une réponse est plus susceptible d’être reproduite si elle entraîne une satisfaction, et d’être abandonnée s’il en résulte une insatisfaction. En d’autres termes, s’il y a récompense, le comportement appris a plus de chance d’être reproduit. En substance, un comportement récompensé sera répété. Ainsi, plus on augmente le lien entre activité et récompense, et plus l’envie de reproduire cette activité augmente. C’est ce qu’on appelle alors une perspective hédoniste. Nous avons besoin du lien de causalité pour apprendre.

Et pourtant, la façon dont nous pourchassons la récompense dépendra de la façon dont la récompense est présentée. La machine à sous nous récompense sur ce que les psychologues nomment un programme à rapport variable. Autrement dit, nous allons certes être récompensés, mais après un nombre imprévisible de réponses. Dans le cas des machines à sous, des « bandits manchots » , il est question de tirer sur des « bras », des leviers, ou de presser sur des boutons. Contrairement à un programme invariable, qui vous récompense chaque nombre défini de réponses, le programme à rapport variable résiste à notre envie d’arrêter. Pourquoi ? Car il génère surprise, attente, espoir, excitation.

En y réfléchissant bien, c’est cette excitation de ne pas savoir quand la récompense va se produire qui rend la machine à sous, et tout jeu fascinant et enthousiasmant. Nous savons ce qu’il faut faire, tirer un levier, piocher une carte, lancer un dé, mais nous ne savons pas si nous allons gagner, ni ce que nous allons gagner !

Et surtout, dans le cas des machines à sous, on s’imagine que plus on joue, et plus on augmente nos chances de gagner. Oui, parce que le hasard a une mémoire, c’est prouvé. Il se souvient à chaque fois que l’on ne gagne pas pour soudain nous faire enfin gagner. En réalité, ce qui est prouvé, c’est ce que l’on se construit un champ narratif pour persévérer et atténuer nos désillusions. Parce que, non, le hasard et les probabilités n’ont pas de mémoire.

Biais et erreurs sont dans un bateau

Tout cela constitue ce que les psychologues désignent par l’erreur du parieur, ou le Gambler’s Fallacy. Il s’agit en réalité d’une erreur de logique, un biais cognitif, consistant à croire que si, lors d’un tirage aléatoire, un résultat peu probable est obtenu un grand nombre de fois, les tirages suivants vont probablement compenser cette déviation et donner de nombreuses fois le résultat opposé.

Et pour revenir à nos machines à sous, le fait que la récompense soit juste un essai de plus, couplé à une caractéristique structurelle dominante de la machine à sous, avec deux des trois images souvent identiques, facilite l’effet de quasi-accident. Ce qui nous l’impression de presque gagner plutôt que de presque perdre. De quoi rendre le jeu encore plus excitant et motivant.

De plus, notre cerveau humain n’est pas équipé pour accepter l’aléatoire. Lorsque nous présentés à une chance aléatoire, nous sommes obligés de construire toutes sortes de récits pour lui imposer un certain ordre, explication et même tentative de contrôle. C’est ce qui explique par ailleurs les superstitutions et autres gris-gris : quand je joue avec des pions bleus, je gagne toujours !

Le cerveau est une machine à (nous) donner du sens et à résoudre des problèmes. Confronté au hasard, notre cerveau se sent obligé d’examiner la situation pour tenter d’y trouver des explications. Rajoutez à cela notre aversion à la perte, cette notion issue de l’économie comportementale, qui fait que nous attachons plus d’importance à une perte qu’à un gain du même montant. Une façon de conjurer l’expérience psychologique de perdre, à court terme, est de continuer à jouer. Le jeu se manifeste donc comme une solution au problème de la perte. Tout en étant, de manière tout à fait ironique et cynique, à l’origine de celle-ci. 

Alors que nous entrons dans un casino en rêvant de décrocher de fortes sommes d’argent, dans la réalité, ce sont les opérateurs de casino qui le font. On le sait et on le répète assez souvent, au casino, la maison gagne toujours. Certaines personnes gagnent, bien sûr. Les opérateurs s’évertuent toutefois à s’assurer qu’en parallèle de ces gains, ponctuels, d’autres personnes perdent pour rembourser leurs frais et dégager un certain profit.

Et le pire, dans tout cela, c’est que nous acceptons ce modèle à des pures fins de divertissement. Jouer, OK. Gagner, OK. Perdre, pas OK. Alors qu’au final, perdre à un jeu est inhérent à l’activité de divertissement.

Et vous, quel est votre rapport à la chance dans les jeux ? Comment la vivez-vous, la considérez-vous ?

À vous de jouer ! Participez à la discussion

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :