À partir de quel âge faudrait-il faire jouer les enfants aux jeux de bluff et les inciter à… mentir?

Temps de lecture: 6 minutes

C’est marrant, dans la ludo de mes enfants (4+6 ans) nous n’avons aucun jeu de bluff. Carcassonne Junior, l’Âge de Pierre Junior, Catane Junior, Mr Wolf, My First Castle Panic… La grande majorité d’entre eux sont des jeux de parcours, de tuiles, de « gestion » (ultra-light), coopératifs et/ ou de mémoire. Pas un qui ne demande de mentir pour gagner

Pareil dans notre sélection des meilleurs jeux récents pour enfants, pas un qui ne mette le mensonge, le bluff en avant

Alors que notre ludo à nous, adultes, en est blindé: des jeux d’enfoirés, des jeux de bluff, des jeux de guess

Mais alors, comment expliquer ce clivage? Est-ce une question de… morale? Mentir, pour des enfants, c’est mal, alors que pour les adultes c’est… fun?

Mentir comme un arracheur de

Selon des études parues en 2002, 60% d’entre nous, adultes, mentons en tout cas une fois toutes les dix minutes de conversation

1 mensonge pour 60% des gens par 10 minutes de conversation

Je vous vois venir, bande de petits et petites malines. Il suffirait alors de discuter à chaque fois moins de 10 minutes pour qu’on ne vous mente jamais? 😆

Pas certain que soit aussi simple. Il s’agit évidemment d’une moyenne

Si nous, adultes, mentons (très) souvent, qu’en est-il des enfants? Pourquoi mentent-ils? À partir de quand? Et est-ce que le mensonge est-il si… mauvais?

Tu ne mentiras point

Les enfants mentent. Ben oui, eux aussi

Quand, comment et pourquoi développent-ils ce comportement? On dit que la plupart des enfants commencent à mentir vers deux ou trois ans

Ok, ils s’y prennent comme des pieds, il est facile de les capter. Il faut dire qu’ils viennent tout juste de découvrir une « façon de faire », de se comporter, de parler. Ils n’ont pas encore, eux, 1d100 années d’expérience

Leurs mensonges sont souvent complètement farfelus et leur langage non-verbal aussi opaque que du cristal de Bohème. Leur petit sourire en coin (hahahah je t’ai eu) les dévoilent en un rien de temps

On peut considérer le mensonge comme une tâche cognitive et sociale complexe. Pour pouvoir mentir efficacement, un enfant doit comprendre que son objectif personnel est différent de celui de quelqu’un d’autre. Les enfants doivent également réaliser que d’autres personnes peuvent avoir des convictions différentes des leurs. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’esprit

Ils doivent être capables de créer et de présenter un récit qui amène les autres à former une fausse croyance. Nos chères têtes blondes doivent présenter leur récit de manière à ce que ce récit soit plausible. Et enfin, ils doivent dissimuler les informations véridiques dont ils disposent.

Autant le dire tout de suite, toutes ces capacités ne sont pas innées, et du coup notre progéniture patine quand il s’agit de raconter des craques. En tout cas au début

En réalité, tant que les enfants n’ont pas développé cette théorie de l’esprit, ou la compréhension que les autres ont des désirs et des croyances différents, ils ne mentent pas

Dès qu’ils ont réalisé que c’est le cas, pouf, c’est parti

Dans le cadre d’une étude (fascinante et inquiétante) réalisée par un groupe international de psychologues en Chine, au Canada et aux États-Unis, les chercheurs ont examiné de près le lien qui existe entre la théorie de l’esprit et le fait de mentir chez l’enfant

Les chercheurs ont réuni un groupe relativement conséquent d’enfants de trois ans qui n’avaient encore montré aucune propension à mentir. Les chercheurs ont alors confirmé que les enfants n’avaient pas encore appris à mentir en les plaçant dans des situations où un simple mensonge leur permettrait de gagner une récompense. Et donc non, aucun des enfants n’a menti

Et c’est tout?

Ben non

Dans la phase suivante de l’étude, un chercheur a présenté la théorie de l’esprit à certains des enfants. À travers une série d’exercices d’entraînement, ils ont appris aux enfants que les gens peuvent avoir des convictions différentes des leurs et que ces croyances sont parfois incorrectes

Puis, ils ont regroupé tous les enfants et les ont de nouveau placés dans des situations où le fait de mentir leur permettrait de gagner une récompense. Il s’est avéré que les enfants qui avaient suivi la formation théorique ont menti la plupart du temps, alors que ceux qui n’avaient pas suivi la formation sur la théorie de l’esprit restaient en grande partie honnêtes

Conclusion, il semble que la compréhension de la théorie de l’esprit semble nous lancer dans le mensonge

T’as un beau Q tu sais

Petit intermède (mais pas musical)

Mettez-vous face à quelqu’un ou à un miroir

Prenez votre index, gauche ou droit, c’est égal, et « dessinez », représentez sur votre front avec votre index la lettre Q pour que l’autre puisse la deviner

Où avez-vous placé la barre inférieure? Du côté gauche, votre gauche, pour que l’autre perçoive la lettre Q de son côté? Ou du côté droit comme si vous voyiez la lettre de votre côté à vous?

Il semblerait que les gens qui ont placé la barre à gauche mentent plus souvent

Ha bon et pourquoi?

Parce que cela veut dire que vous avez intégré la théorie de l’esprit, que vous êtes capable de plus et mieux vous propulser dans la tête des autres

Car oui. Comme vu plus haut, on ment d’abord à / pour / avec l’autre

Plus on a intégré le fait que les autres puissent penser différemment et plus on est enclin à… mentir

Marrant, non?

Tu seras viril acquis, mon fils

Mais revenons à nos chères tête blondes

Il faut également relever que l’environnement dans lequel un enfant grandit influence sa propension à mentir. Dans une étude, les chercheurs ont examiné l’influence de différents types d’endoctrinement social à la maison sur le comportement des enfants et leurs mensonges. Les chercheurs ont découvert (ha bon?) que tous les parents ont tendance à demander à leurs enfants de ne pas mentir, alors que tous les enfants semblent mentir. Surprenant, non?

Mais plus intéressant encore, ils ont constaté que les attitudes de certains parents à l’égard du mensonge étaient plus permissives que d’autres. Ces parents bienveillants ont dit à leurs enfants que bien que mentir ne soit pas un truc super bien, il peut toutefois s’avérer nécessaire. Les enfants de ces parents tolérants au mensonge se sont révélés mentir beaucoup plus souvent. Logique, me direz-vous. Ainsi, les attitudes des parents vis-à-vis du mensonge semblent avoir une grande influence sur le degré de malhonnêteté des enfants

Mais ce n’est pas tout

Des chercheurs ont également remarqué qu’au lieu de simplement enseigner aux enfants que mentir est mauvais, il a été constaté que la forme de cet enseignement était particulièrement importante. Dans leur étude, ils ont examiné les effets des fables et des contes sur l’honnêteté des enfants. Leurs conclusions suggèrent que l’utilisation des contes était un outil efficace pour apprendre aux enfants à inciter à l’honnêteté. Cependant, ils ont également constaté que des récits avec des thèmes anti-mensonges plus punitifs tels que «Le garçon qui criait au loup» ne réduisaient pas le mensonge, tandis que ceux qui mettaient l’accent sur l’aspect positif de l’honnêteté augmentaient l’honnêteté chez les enfants

>>> À lire aussi: faut-il laisser nos enfants gagner aux jeux de société? La réponse d’un scientifique

Si nous voulons que nos enfants soient plus honnêtes, nous devrions ainsi plus nous concentrer sur les avantages de l’honnêteté plutôt que sur les conséquences de la malhonnêteté

Une autre caractéristique de la vie familiale qui peut influencer le mensonge des enfants est la fratrie, la présence de frères et sœurs plus âgés à la maison. Les enfants qui ont des frères et sœurs plus âgés apprennent généralement à mentir plus tôt que ceux qui n’ont pas de frère ou de sœur aînés. Les enfants apprennent en observant et en copiant

Il se peut qu’un frère ou une sœur plus âgée qui a déjà maîtrisé « l’art » du mensonge serve de mentor à leurs frères et sœurs plus jeunes

Too cool for school

Le développement de l’enfant est évidemment également influencé par l’environnement scolaire. Lorsque les chercheurs ont étudié l’honnêteté des enfants fréquentant des écoles très punitives par rapport à des écoles plus permissives envers leurs élèves, ils ont constaté que les enfants des écoles plus punitives étaient des menteurs beaucoup plus… efficaces

Les chercheurs ont fait valoir qu’être dans un environnement punitif facilite l’acquisition des compétences nécessaires pour éviter les punitions, telles que le… mensonge. Je mens, parce que sinon, je m’expose à des punitions

Au fur et à mesure que les enfants grandissent et se développent, ils intériorisent un système de croyance, dont ce qui a trait à la moralité et à la malhonnêteté. Les psychologues du développement ont constaté que les très jeunes enfants avaient tendance à adopter des attitudes morales très strictes à l’égard du mensonge. Ils voient le mensonge comme étant catégoriquement faux et mauvais

Cependant, lorsque les enfants atteignent l’âge de dix ans, leur point de vue commence peu à peu à changer. Passant de dix à dix-huit ans, les enfants commencent à développer une attitude plus nuancée vis-à-vis du mensonge. Une attitude dans laquelle le rapport et la considération du mensonge dépend des résultats qu’il produit, une vision plus utilitariste que morale. Ils commencent à voir les mensonges pour protéger les autres comme moralement acceptables. Essentiellement, leurs attitudes morales vis-à-vis du mensonge ressemblent à celles des adultes. Je mens, parce que c’est nécessaire, c’est mieux ainsi, pour l’autre ou pour moi-même

Je(u) pense, donc je(u) suis

Dans le monde du jeu de société, la plupart des jeux de bluff sont conseillés dès 10 ans. Il y a quelques exceptions, mais la majorité sont prévus dès cet âge-là et peu avant. On peut donc se poser les questions suivantes: est-ce que mentir est justement considéré comme pas ou peu moral pour les plus jeunes, et qu’on préférerait l’éviter? Ou est-ce que les auteurs et éditeurs savent justement qu’il peut paraître compliqué pour les enfants de mentir?

Il faudrait également mener d’autres recherche, à savoir, est-ce que les joueurs et joueuses exposés aux jeux de bluff mentent… mieux? Plus souvent? Evidemment, et on le sait déjà toutes et tous, jouer aux jeux vidéo ne rend pas plus violent. Pareil pour les jeux de société, qui ne sont que des jeux

N’empêche

À force de pratiquer le mensonge et le bluff dans certains de jeux de société, on peut se demander si on ne finirait pas par prendre le pli

>>> À lire aussi: ces 10 méthodes infaillibles pour repérer un joueur qui vous bluffe

Et pour poursuivre sur ce sujet, voici deux vidéo extrêmement intéressantes sur le sujet:

Et vous, est-ce que vous évitez de faire jouer vos enfants aux jeux de bluff, comme les Loups-Garous, par exemple?

1 response to À partir de quel âge faudrait-il faire jouer les enfants aux jeux de bluff et les inciter à… mentir?

  1. akoatujou says:

    Sujet très intéressant (comme toujours ici), mais j’ai un peu un avis différent.
    Les faire jouer aux jeux de bluff apprend certes à mentir (mais sous un cadre posé par les parents et les règles du jeu), mais aussi à apprendre à déceler le mensonge et le bluff.
    Et vu sous cette angle (discutable peut être), j’appel ça de l’éducation 😀
    La plupart de ces jeux de bluff montrent justement qu’il permet de changer la vérité dans un but malhonnête (TimeBomb, Loup Garou, Detective Club). Ce sont d’ailleurs souvent les mauvais rôles qui doivent bluffer pour s’en sortir.
    Après on peut rappeler que nous sommes aussi dans une culture où les parents mentent très tôt à leurs progénitures (noël, la petite souris ou fée des dents etc), donc il est difficile d’être ultra moralisateur là dessus.
    J’y vois toujours plutôt une opportunité pour expliquer les conséquences de ce genre d’acte (typiquement, à cause de « ton bluff » les méchants ont gagnés :D).
    Bref, un sujet super passionnant 🙂

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