Spécial Journée des Droits des Femmes. L’écriture inclusive dans les jeux de société. Un débat passionné

Temps de lecture: 5 minutes

Pour célébrer la Journée Mondiale des Droits des Femmes (c’est quand même dingue qu’on ait besoin d’un jour spécial pour cette cause. Si elle a lieu, c’est qu’il se passe quand même un truc étrange dans notre société, non???), nous vous proposons de republier aujourd’hui deux articles parus sur notre blog qui parlent de la place de la femme dans le jeu de société

Et nous commençons par celui-ci. L’écriture inclusive. Publié en novembre 2017, et qui a fait couler beaucoup, beaucoup d’encre numérique

C’est parti:


Notre article d’hier sur l’utilisation massive des smartphones en boutique a suscité plusieurs commentaires. A notre grande surprise. Pas tant sur le contenu que sur la forme. Car notre style a interloqué ou dérangé plusieurs lecteurs et lectrices:

Je me souviens également d’une première réaction d’un ami le 21 septembre suite à la critique de l’excellent Photosynthesis, dans cet échange de messages sur Whatsapp:

Message qui tentait de corriger ce paragraphe-ci:

Un gros moment de solitude pour mon ami, qui pensait avoir débusqué une erreur de frappe. Alors que non. Nous ne faisions que pratiquer l’écriture inclusive (moralité de l’histoire, réfléchissez à deux foi avant de vouloire nous corrige car nous ne faisons jamai de fote)

Toutes ces réactions nous ont alors poussés à publier cet article. Dont le but n’est pas de corriger ou de moraliser, mais d’explorer et de s’interroger

Débat

Depuis quelques semaines, l’écriture inclusive soulève le débat dans la francophonie. Dans le monde anglophone, c’est une autre paire de manches, nous y reviendrons plus bas

L’écriture inclusive fait en effet polémique, entre fervents défenseurs et farouches opposants, entre progressistes à tendances féministes et protecteurs de la langue française. Le débat sur l’écriture inclusive, épiphénomène de la sempiternelle (et stérile) querelle entre modernes et anciens

Même le ministre français de l’éducation actuel, Jean-Michel Blanquer, s’est fendu d’un avis personnel pour dénoncer et réfuter l’écriture inclusive. Selon lui, cette nouvelle grammaire n’est ni une nécessité dans les apprentissages, ni une bonne idée, trop complexe à mettre en place. Point. Barre

Mais au fond, c’est quoi, l’écriture inclusive? Et qu’en est-il dans les jeux de société? Quelle est la pratique, entre règles de jeux et médias?

Pratique

L’écriture inclusive, c’est le fait de représenter la gente féminine au même titre que la masculine. D’assurer une égalité entre hommes et femmes en trouvant des solutions pour éviter la sur-représentation masculine dans le langage

Par exemple, des exemples:

La plupart des métiers sont masculins: on dit un chef, un auteur, un professeur. Et pas une cheffe, une auteuse, une professeuse

Et quand il faut accorder un adjectif ou un participe passé, il suffit d’un seul nom masculin pour 600’000 féminins pour que l’accord passe au masculin. On écrit: Régine, Jeannette et Olga sont arrivées en retard. Et quand on rajoute un masculin: Régine, Jeannette, Olga et René sont arrivés en retard. Arrivés. Et pas arrivées. Alors qu’il y a bien trois féminins dans la phrase.

Quand on parle d’écriture inclusive, on peut l’intégrer de trois manières et conventions plus ou moins complémentaires, plus ou moins élégantes, plus ou moins acceptables. Question de choix, de goût, d’esthétique et de décision éditoriale

Première convention

On accorde en genre les noms de fonctions, grades, métiers, titres. On peut ainsi dire une cheffe, une auteure ou autrice de jeux

Deuxième convention

On peut user du féminin et du masculin selon l’énumération par ordre alphabétique (les Suisses et les Suissesses), le recours aux termes épicènes, c’est-à-dire qui ne varient pas selon le genre (les personnes de nationalité suisse) ou l’usage d’un point milieu (les Français·es)

Troisième convention

Ne plus employer les antonomases du nom commun « Femme » et « Homme »

Maintenant que nous avons posé le cadre, les conventions, intéressons-nous à un cas bien précis, les jeux de société et la présence, ou absence, d’écriture inclusive

Règles de jeux

La très, très grande majorité des règles de jeux n’intègrent pas du tout les conventions d’écritures inclusives. Le masculin est de mise

Pourquoi?

… Parce que…?

Cochez la bonne réponse

Parce que c’est plus simple

Parce que c’est plus commun

Parce que c’est plus logique

Parce que c’est plus acceptable

Parce que c’est plus élégant

Parce que c’est comme ça et c’est tout

Par exemple, un exemple récent. Dans Rajas of the Ganges (un excellent jeu), sorti en octobre 2017 chez HUCH, aux règles traduites en français

Le terme de « joueurs » est utilisé à plusieurs reprises. Terme générique que l’on retrouve dans la plupart des jeux

Mais pourquoi uniquement au masculin? N’y a-t-il donc aucune femme qui s’adonne aux jeux de société? Aucune? N’est-ce qu’une activité masculine? Étonnant, alors que le jeu est lui-même co-crée par une femme et un homme, en couple dans la vie, Inka et Markus Brand

Et « ouvriers »??? Pourquoi pas « ouvrières »? Il n’y a que les hommes qui bossent?

Mais un kudos pour le « celui ou celle » qui inclut les deux genres

Un peu plus loin toutefois, toujours dans le même jeu, on retrouve ce paragraphe:

Le terme de « joueur » est cette fois au singulier, pas d’accord au masculin pluriel, terme qui va cannibaliser le genre dans tout le paragraphe

Non, ne vous inquiétez pas, nous n’allons pas disséquer TOUTES les règles de TOUS les jeux. Mais il est intéressant, ou triste, c’est selon, de constater que le substantif de « joueur », au singulier ou au pluriel, est la norme générique

Une question se pose alors: comment faire venir plus de femmes aux jeux de société, de tendre à l’égalité, quand les explications ne font la promotion que de termes masculins? Comment régirait le lecteur et la lectrice si « joueur » était remplacé par « joueuse »?

Mieux? Moins bien? Pourquoi?

Sortez vos stylos, vous avez 4h

Mais quid de la VO?

Il est intéressant de relever que l’écriture se veut ici beaucoup plus inclusive

Eure = vôtre, plutôt que « chaque joueur »

Arbeiter, ouvrier, travailleur, pas au féminin par contre, pas « arbeiterin »

Ihr = vôtre

Wem, sein = utilisation du neutre

Donc un paragraphe somme toute assez épicène

Médias

Les règles du jeu sont un aspect du jeu de société. Les médias qui en parlent, un autre. Quelle place de l’écriture inclusive dans les médias francophones spécialisés dans les jeux de société?

D’abord, rapide tour d’horizon, la plupart des sites, des blogs babillant de jeux de société sont tenus par des hommes. Le cas de TricTrac par exemple, très velu avec sa rédac 100% masculine

Dans tous les articles, le choix éditorial est de préférer la masculinisation de la langue sans passer par la case inclusive. L’exemple avec cet article:

Métiers, catégories, tout y est masculinisé

Comment est-ce que la lectrice, le lecteur ressent et accepte ce rejet du féminin?

Le blog Geeklette, et c’est plutôt rare, est tenu par une femme, et ça se voit ici

Les adjectifs, les participes passés sont tous accordés au féminin. Même si, et c’est surprenant, la catégorie « joueurs » est au masculin

Quant à nous, Gus&Co, depuis quelques mois, nous avons fait le choix de pratiquer le plus possible l’écriture inclusive en intégrant autant que possible deux conventions:

Le langage épicène. Donc pas genré. Nous dirons plutôt: les personnes qui jouent, qui achètent, plutôt que: les joueurs et les joueuses, les acheteurs et les acheteuses

Le point. Pas toujours milieu, parce que pas facile à placer depuis son clavier de desktop/smartphone

Mais au vu des nombreuses réactions (toutes masculines?) suscitées par l’article d’hier, voir plus haut, nous pouvons constater que notre choix éditorial n’est pas apprécié de toutes et tous.

Devons-nous… abandonner? Persévérer? Que feriez-vous à notre place?

Blog bénévole et gratuit de passionnés, nous continuerons à faire ce qui nous anime. Ecrire et partager. Et si cela signifie maintenir notre vigilance pour tendre à l’égalité linguistique, nous persévérerons. Nous nous engageons toutefois à intégrer le plus de langage épicène et à éviter les formules, les conventions parfois maladroites ou inélégantes

Anglo

Et quid du monde anglo-saxon? Pour eux, la question ne se pose pas du tout puisque le féminin est pratiquement inexistant: player, gamer, publisher. La différence n’existe pas (encore?) entre masculin et féminin

Il faut également préciser qu’en anglais, ni les adjectifs ni les participes passés ne s’accordent, même pas au pluriel. Le tout est par conséquent extrêmement neutre, tout est inclusif, égalitaire, il n’y a pas de genre prioritaire ou sur-représenté

A moins que la socio-étymo-linguistique viennent nous prouver tout le contraire, que l’anglais n’est qu’une langue masculine qui ne peut pas se décliner au féminin: player, gamer, publisher. En allemand aussi les masculins finissent par -er…

Mais encore

Si vous voulez prolonger la discussion, vous pouvez écouter ce débat très intéressant entre plusieurs linguistes à écouter ici sur RFI

Et vous, que pensez-vous de l’écriture inclusive dans les jeux de société? Vrai débat? Avancée sociétale nécessaire? Tempête dans un verre d’eau? Une pratique qui vous dérange?


Retour au 8 mars 2019

Et ça tombe bien, juste à temps pour la Journée des Droits des Femmes, Dido vient tout juste de sortir son tout nouvel album 2019. Juste excellent

12 responses to Spécial Journée des Droits des Femmes. L’écriture inclusive dans les jeux de société. Un débat passionné

  1. Ange says:

    Merci pour cet article qui m’a fait réfléchir et regarder de plus près l’écriture inclusive.

    Clairement, l’insertion du point médian dans vos blogs m’a un peu dérangé au départ, comme votre convention de ne pas mettre de point en fin de phrase si c’est un retour à la ligne et le slash en toute lettre. Je trouve que cela ralenti la lecture (j’accroche encore) mais c’est votre blog et c’est comme ça, vous écrivez bien comme vous le préférez et pour moi, l’important est le fond des articles. Donc je continue à vous lire (avec plaisir).
    Maintenant vais-je suivre l’écriture inclusive ? je ne sais pas encore. En tout cas le point médian est mieux que les () que je mettais parfois. Par contre, je trouve que le point médian est plus facile à lire quand il est vraiment fait (·) que lorsqu’il est écrit avec un « simple » point (.). Le point cela ferme, le point median amène une liaison, c’est mieux, non ?

    Ensuite, comment l’utiliser ?
    Par exemple :
    joueu·r·se·s
    ou
    jou·eurs·euses
    ou
    jou·eur·euse·s

    j’avoue d’avoir du mal à savoir quelle écriture est la plus lisible ? en tout cas, moins que
    joueurs et joueuses

    Et si finalement on écrivait ainsi ?
    joueures ?

    Enfin je me dis qu’en fait il aurait fallu, non pas « inventer » seulement des mots féminins (j’avoue avoir des problèmes en lisant « auteure » ou « auteuse ») mais inventer aussi des mots masculins !!! ainsi « l’ancien » masculin deviendrait neutre pour regrouper les 2 genres, et hop. (reste toutefois à trouver quelle terminaison pour rendre joueur plus masculin ???? 😉 joueu ? – un joueu, une joueuse, des joueurs !)

    Et la question du genre m’a par contre depuis longtemps choqué : on parle de l’Homme depuis la nuit des temps,j’essaye de dire le genre humain…. (j’utilisais l’autre forme d’écriture inclusive sans le savoir)… et là, c’est sensible pour moi pas qu’à l’écrit.

    PS :
    – tant qu’une « journée de la femme » sans « journée de l’homme », cela signifie qu’il y en a 364·5 de l’homme, non ? et si on en créé une, autant la mettre juste à côté. (ce serait nul de la mettre à l’opposé du calendrier!) on n’est pas opposé, plutôt contre (« contre, tout contre » comme disait Sacha Guitry)

    – et pour écrire le point médian, il y a une page wikipédia très complète consacrée au point médian (histoire, comment l’écrire sur moults claviers,…)

  2. Pikace says:

    Premier commentaire que je poste ici pour vous soutenir dans cette dure entreprise de prise de conscience générale.
    Personnellement c’est le genre de choses qui font que je reviens sur le site régulièrement. Savoir que celui qui écrit son point de vue sur les jeux partage certaines valeurs communes, notamment de respect, m’aide grandement dans mon appréciation des textes et leur donne un poids plus important.

    Merci et bonne continuation.

  3. Nicolas says:

    Votre position est respectable, tout comme le débat. Après, simplement, il est possible de considérer que le masculin est aussi, par défaut, le genre neutre (et dans la linguistique française traditionnelle, c’est d’ailleurs la réponse plutôt que « plus commun », « plus acceptable », etc.)

    A propos de linguistique, enfin, ayant quelque peu roulé ma bosse notamment en ancien français, les précédents en réformes diverses montrent que l’usage favorise toujours, toujours le plus compréhensible et le plus rapide. Ce qui ne me semble pas être les caractéristiques premières de l’écriture inclusive.

    Cela étant dit, encore une fois votre initiative est très louable sur le fond. Longue vie à Gus & co !

    Cordialement,

      • Nicolas Delattre says:

        Euh si. Pour reprendre ton expression… Et rien à voir avec la féminisation des métiers.

        Effectivement, voici à ce propos un extrait d’une Déclaration de l’Académie française, datant du 14 juin 1984 (texte complet ici [1])
        […] Le français connaît deux genres, traditionnellement dénommés « masculin » et « féminin ». Ces vocables hérités de l’ancienne grammaire sont impropres. Le seul moyen satisfaisant de définir les genres du français eu égard à leur fonctionnement réel consiste à les distinguer en genres respectivement marqué et non marqué.
        Le genre dit couramment « masculin » est le genre non marqué, qu’on peut appeler aussi extensif en ce sens qu’il a capacité à représenter à lui seul les éléments relevant de l’un et l’autre genre. Quand on dit « tous les hommes sont mortels », « cette ville compte 20 000 habitants », « tous les candidats ont été reçus à l’examen », etc…, le genre non marqué désigne indifféremment des hommes ou des femmes. Son emploi signifie que, dans le cas considéré, l’opposition des sexes n’est pas pertinente et qu’on peut donc les confondre.
        En revanche, le genre dit couramment « féminin » est le genre marqué, ou intensif. Or, la marque est privative. Elle affecte le terme marqué d’une limitation dont l’autre seul est exempt. À la différence du genre non marqué, le genre marqué, appliqué aux être animés, institue entre les sexes une ségrégation. […]
        –C@t 4 octobre 2005 à 14:58 (CEST)

        • Gus says:

          Merci pour tous ces articles

          Mais pas certain qu’une femme à qui on sorte tout ce blabla légal se sente plus incluse dans le débat

  4. Nicolas says:

    Concernant l’anglais, il n’est pas si neutre que cela : d’ailleurs il me semble avoir vu des manuels user d’étranges contorsions linguistiques pour éviter le ‘her’, ‘his’ qui sont genrés (remplacés par un ‘their’, si je me rappelle bien, mais je ne suis pas un spécialiste). Par contre merci pour l’info sur l’allemand, j’ignorais complètement. Et du coup en effet, cela pourrait faire au final de l’anglais une langue extrêmement genrée en fin de compte.

    • Gus says:

      Pour le « his » or « her » or « he » or « she » vous avez raison Nicolas

      Non, je ne dis pas que la langue anglaise est neutre, absolument pas, juste que les noms le sont, nuance. On dira « player », « gamer », « designer », donc ça « neutralise » et lisse les genres

  5. Vincent says:

    En complément de ce que disait Nicolas, j’aimerai quand même revenir sur le point du « c’est toujours le masculin qui l’importe même si y’en a 1 seul pour 90 femmes ».
    Il faut quand même resituer un minimum, à l’origine il n’existait qu’un genre que l’on pourrait dire « neutre » qui englobait tout le monde. Puis pour diverses raisons, il a été décidé d’apporter une variantes pour différencier le féminin. Le genre « neutre » s’est donc par opposition retrouvé catalogué comme « masculin » au fil du temps. Mais il n’en est rien.

    La règle du « le masculin l’emporte sur le féminin » n’est qu’un raccourci afin de simplifier l’apprentissage de la langue. Je m’étonne même que cela ne soit jamais précisé.

    Après ça ne veut absolument pas dire qu’il ne faut rien faire/changer. Mais je trouve effectivement dommage de complexifier l’écriture (et la lecture) de notre langue pour finalement re-englober tout le monde, ce qui était ironiquement déjà le cas.

    • Gus says:

      Merci Vincent pour votre réaction

      En ce qui me concerne, « Il faut quand même resituer un minimum, à l’origine il n’existait qu’un genre que l’on pourrait dire « neutre » qui englobait tout le monde. Puis pour diverses raisons, il a été décidé d’apporter une variantes pour différencier le féminin. Le genre « neutre » s’est donc par opposition retrouvé catalogué comme « masculin » au fil du temps. Mais il n’en est rien. »

      L’argument « avant c’était comme ça » ne me touche pas beaucoup. Avant les femmes ne votaient pas. Avant les femmes n’avaient pas accès aux études

      Le monde a bien change, et tant mieux

      La langue peut et DOIT faire pareil

      Il faut se rappeler d’une chose: la langue structure la pensée. Et la pensée structure le monde, son monde. Pour une femme, ou un homme, ne voir que le masculin qui prend l’avantage crée un automatisme nauséabond

      Perso, je suis plutôt contre l’usage du féminin partout, genre « les joueuses », etc. Si l’écriture inclusive perd en élégance, elle gagne en diversité et en inclusivité. Et en cela elle est importante

  6. EM B. GREEN says:

    L’écriture inclusive porte bien son nom car non seulement elle représente une progression dans la représentation du genre féminin mais elle n’exclue pas les personnes trans non-binaires dont le genre peut aller d’un côté à l’autre du parapluie (on peut être agenre, neutrois, fluctuant…) sans toutefois complètement se retrouver dans un des deux genres que la seule binarité exclusive impose. Il est important de le souligner !

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